Hydroxychloroquine et COVID-19 : un résumé scientifique

Une fois n’est pas coutume, je vais devoir réagir à l’actualité. Normalement, ce blog est consacré à de la biologie évolutive, mais bien heureusement, j’ai quelques compétences pour vous parler d’un autre sujet très, très, TRÈS pressant, à savoir :
l’hydroxychloroquine, et le COVID-19.

TL;DR : L’auteur de cet article de blog fait abstraction de toute donnée extérieure au domaine de la science et de la médecine, c’est-à-dire préfère ignorer l’identité des auteurs des études sur l’hydroxychloroquine au profit des données revues par la communauté scientifique.
Avec les données des dernières études qui ont été faites sur le sujet, demander un déploiement mondial du traitement à base d’hydroxychloroquine (avec ou sans azithromycine) risque de tuer plus de personnes que d’en sauver. 
À ce jour, aucune étude ne montre que l’hydroxychloroquine soigne quoi que ce soit en rapport avec le COVID-19. Les études faites sur le sujet  ne nous ont toujours pas donné de preuve que le traitement fonctionne, les problèmes méthodologiques qui s’y trouvent sont bien plus graves que ce que vous pensez : on ne peut tirer aucune conclusion des résultats, et cela implique que nous sommes en train de nous tromper de bataille en défendant à tout prix ce traitement.

Confinés que vous êtes, vous n’êtes pas sans savoir que nous subissons une pandémie par la faute d’un vilain virus, le SARS-CoV-2, donnant la maladie COVID-19 (sachez donc que nous sommes censés dire “la COVID-19”, mais je pense qu’on peut allègrement ignorer les linguistes prescrivistes qui viendraient geindre à ce propos).

Il a réussi à s’imposer en tant que grand destructeur de notre économie mondiale (et de nos sorties printanières) grâce à son taux d’infectiosité très élevé (plus encore que la grippe !), qui l’a donc fait se propager à grande vitesse. Son taux de mortalité est encore difficile à déterminer, mais les données les plus fiables (à nuancer bien entendu) donneraient un taux de 0.25 à 0.8% de mortalité. Pour relativiser, c’est un petit chiffre, on est très, très loin d’une maladie mortelle comme le tétanos (20 à 30%), la variole (15 à 30%) ou ebola (entre 25 et 90%).

C’est tout de même préoccupant, car ce taux de mortalité est à revoir quand les systèmes de santé se retrouvent engorgés, ce qui est inévitable au vu de sa foudroyante infectiosité, d’où l’expression “Flatten the curve” que vous aurez vue partout (avec à mon sens son explication la plus limpide et graphique ici (en anglais)). Il est donc justifié que toutes les nations du monde aient opté pour un confinement de la population pour limiter les infections, que les hôpitaux aient le temps de traiter les personnes à risque sans se retrouver débordé, le temps que l’immunité collective se fasse.

Un traitement est en train d’être proposé actuellement contre le COVID-19 : l’hydroxychloroquine associée à un antibiotique, l’azithromycine. Beaucoup prennent leurs décisions vis-à-vis de ce traitement, sans forcément disposer de toutes les informations.

Il se trouve que, de par mon background de biologiste, je suis capable de vous apporter un petit éclairage sur la situation. Je sais lire des études scientifiques, et je sais comment la science fonctionne. Je ne vais pas tergiverser sur les humains qui proposent ce traitement, parce que je ne suis pas qualifiée pour faire ce genre de jugement, et ça ne m’intéresse tout simplement pas. Par contre, je peux vous parler de vérité et de prise de décision rationnelle, et vous donner des pistes pour faire votre chemin.

Commençons donc.

Je vais me concentrer sur la première étude dans un premier temps, puis sur les dernières (et plus exactement les raisons que les auteurs donnent pour justifier leur méthode).

La première étude peut être trouvée ici : https://doi.org/10.1016/j.ijantimicag.2020.105949.

La question posée est : est-ce que l’hydroxychloroquine et l’azythromycine sont efficaces pour améliorer l’état des patients atteints de COVID-19 ?

Elle disposait de 26 personnes ayant été traitées à l’hydroxychloroquine, dont 6 avec en plus l’antibiotique (l’azithromycine), contre un groupe contrôle de 16 personnes.

On est tout de suite confronté à un gros problème d’éthique : une partie a été recrutée après avoir refusé de donner leur consentement à prendre le traitement. Cela veut dire que les personnes recrutées étaient au courant qu’elles prenaient la molécule, ce qui a bien entendu un effet placebo ! Pour rappel, l’effet placebo, c’est l’amélioration de l’état d’un patient qui croît être traité, et ça peut avoir un effet très significatif. Les “traités” bénéficient donc d’un avantage par rapport au groupe contrôle, qui n’a pas eu droit à une molécule provoquant un placebo. 

De plus, une autre partie du groupe contrôle n’a été traité ni au même endroit, ni dans les même conditions que les “traités”. Il y a des milliers de raisons pour lesquelles ils auraient donc des résultats différents, et on ne peut donc pas les comparer. 

Les résultats ne permettent donc pas de tirer une conclusion !

Mon 2e gros problème avec cette étude est le suivi de l’état des patients. Sur les 26 patients, 6 ont été retirés de l’étude et des statistiques finales. Sur ces 6 patients, 3 ont vu leur état s’aggraver tant qu’ils ont dû être acceptés en soins intensifs, 1 est décédé (donc son état était grave). Il n’y a pas eu d’explications données autre que “on ne pouvait plus les suivre”, ce qui n’est pas une réponse acceptable.

Cela a un effet sur les statistiques finales.

Mais je ne suis pas sûre que nous parlons la même langue.

J’utilise le langage de la science. L’immense majorité des scientifiques que j’ai pu entendre intervenir à la radio, à la télé, dans des articles s’exprime avec la langue de la science.

Ce que nous entendons quand nous disons “Au regard de cette étude, nous ne pouvons pas conclure à l’efficacité de ce traitement sur la maladie” veut effectivement dire “Si ça se trouve, si on cherche bien, on peut trouver un véritable effet sur la maladie”. Et c’est vrai !

Mais.

C’est en fait la position par défaut qu’on a vis-à-vis de tout.

Et comme rien ne permet de dire que l’hydroxychloroquine a un effet sur le COVID-19 (autrement dit, on n’a aucune preuve), en prendre est tout aussi rationnel que les traitements suivants : prendre une cuillère à café de sel par jour, prendre un verre de vinaigre par jour [1], faire un traitement à base d’amoxycilline (un autre antibiotique)…

La possibilité de traitement est infinie. Et le traitement à base d’hydroxychloroquine est au même stade d’efficacité que les traitements sus-cités : il n’y a aucune raison de préférer se traiter avec un de ces traitements comparé à un autre.

Ce que ça veut dire dans le monde réel et des humains bien vivants, c’est que :

L’hydroxychloroquine (associée ou non à l’azythromycine) ne fonctionne pas sur le COVID-19 (de la même manière qu’un traitement à base de vinaigre) (jusqu’à preuve du contraire).

Je vous laisse digérer, et je reprends l’article.

Quant aux 2e et 3e études ? Elles ne comportent pas de groupe contrôle. Ils s’agit donc d’études purement observationnelles sur l’évolution de la maladie.

Sans ce groupe contrôle, on ne peut toujours pas déterminer l’efficacité du traitement. Les auteurs ont pris la décision de ne pas inclure de groupe contrôle pour 2 raisons : 

  1. ils sont convaincus de l’efficacité du traitement
  2. ils trouvent non-éthique le fait de ne pas traiter des patients avec leur traitement.

Leur réaction est logique : si le traitement est efficace, il faut traiter avec ce traitement.

Ces 2 études partant du principe que le traitement fonctionne, alors elles n’apportent rien à cette question. Or, nous avons vu qu’on n’en sait rien.

Fin.

Au final, cette situation est très bien connue dans le monde de la recherche, c’est défini par le concept d’équipoise : à l’heure actuelle, nous ne savons pas si le traitement est efficace ou pas. C’est donc exactement la position dans laquelle il est nécessaire de faire un test clinique, car le but premier est de dissiper cette incertitude. Pour en savoir plus, je vous conseille fortement cet article du docteur Ferry-Danini, qui explique cela bien mieux que je ne le pourrais à cette adresse : https://medium.com/@ferry.danini/petite-introduction-%C3%A0-l%C3%A9thique-des-essais-cliniques-d1b6d9f0bbb2

Plusieurs remarques que vous pourriez faire:

  1. “Mais il faut agir, on n’a pas le temps !”

Tout à fait ! Il faut agir ! Mais dans ce cas, pourquoi ne pas tout essayer ? Pourquoi le traitement à base de vinaigre n’est-il pas utilisé à grande échelle ? Parce que justement c’est une perte de temps.

Encore une fois, pour la même raison que l’on ne déploie pas un traitement à base de vinaigre, on n’a pas à déployer un traitement à base d’hydroxychloroquine. Ce n’est pas logique.

  1. “Lui au moins propose quelque chose…”

Et il n’est pas le seul ! Des équipes de chercheur dans le monde entier testent en ce moment même pour trouver un traitement ! Je peux citer le programme DISCOVERY, le programme SOLIDARITY… mais ces derniers font les choses de façon à obtenir un résultat scientifiquement valable ! Merci à eux.

  1. “Lui il sait ! Il est infectiologue, avec une grande carrière !”

Et plein d’autres infectiologues, avec une grande carrière disent le contraire de ce que lui dit. Qui croire ? 

Il s’agit d’un argument d’autorité. En sciences, la personnalité qui propose les hypothèses n’est pas un argument pour déterminer la véracité de celle-ci. On fait des tests, on fait des maths, des statistiques, et on essaye de se rapprocher au plus près de la vérité. Si beaucoup de scientifiques sont convaincus par les arguments rationnels donnés par quelqu’un, alors on atteint un consensus scientifique : ce résultat rentre dans le domaine du “plausible”.

  1. “Comment pouvez-vous vous réjouir de ses échecs ? Vous êtes un monstre et n’avez pas le sens des priorités ! Il y a des gens qui meurent pendant ce temps !”

Je ne me réjouis pas. En fait, je vis peut-être dans ma bulle, mais je ne connais personne se réjouir de voir la situation actuelle, où effectivement des gens meurent. Parmi les médecins, les chercheurs, je n’en connais pas un qui se réjouisse qu’on n’ait pas de traitement contre cette maladie.

  1. “Il faut agir, on n’a rien à perdre ! Il faut donner ce médicament, au cas où, de manière globale !”

En réalité si, on a à y perdre. 

Rappelons le but dont nous voulons nous rapprocher : minimiser le nombre de morts.

Il se trouve que ce médicament est utilisé par une partie de la population, notamment des malades du lupus. Cette maladie extrêmement grave peut être mortelle quand elle n’est pas traitée.

L’engouement autour de cette molécule est en train de créer une pénurie à l’échelle mondiale pour ces malades, mettant en péril leur santé. 

Posons l’hypothèse que le traitement ne fonctionne pas sur la maladie : la pénurie s’accélèrerait, les patients ne survivraient pas plus (on ne sauve pas de vie), les malades du lupus verraient leurs conditions s’aggraver et mourraient pour certains (on tue). On arrive à un bilan négatif.

  1. “Mais c’est un médicament, et on le connaît depuis 40 ans, on sait que ça soigne”

Deux points. Premièrement, on connaît également l’amoxicilline depuis plus de 40 ans, mais on ne le prescrit pas dans le cadre de la pandémie. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de raison de croire qu’il fonctionne pour guérir les malades de cette maladie précisément. Comme pour le traitement à l’hydroxychloroquine.

Deuxièmement, ce médicament est effectivement connu. Il est cependant connu pour son effet sur des maladie extrêmement différentes, et a des effets secondaires connus, graves, notamment sur certaines populations. Il y a déjà eu des morts dûs à l’automédication. Donc encore une fois, ce n’est pas anodin, voire c’est activement dangereux d’exposer autant de gens à ce traitement.

Au final, faisons ce dernier rappel : personne n’a envie de voir plus de gens mourir. Pas les chercheurs, pas les médecins, pas même Big Pharma (on oublie toujours que les gens chez Big Pharma ont de la famille aussi). On a tous des proches pour lesquels on a peur. Ce n’est pas par gaité de coeur que nous ne voulons pas que ce traitement soit généralisé. Mais bien parce que notre objectif, c’est que le moins de personnes possible meure.

Sources et autres lectures de premier choix :

Le superbe article du Washington post avec de super graphiques générés automatiquement par la magie de la modélisation mathématique : https://www.washingtonpost.com/graphics/2020/world/corona-simulator/

La très belle review statistique de la première étude : 

Dahly, Darren, Gates, Simon, & Morris, Tim. (2020, March 23). Statistical review of Hydroxychloroquine and azithromycin as a treatment of COVID-19: results of an open-label non-randomized clinical trial . (Version 1.1). Zenodo. http://doi.org/10.5281/zenodo.3725560

L’article de Juliette Ferry-Danini sur le concept d’équipoise : 

https://medium.com/@ferry.danini/petite-introduction-%C3%A0-l%C3%A9thique-des-essais-cliniques-d1b6d9f0bbb2

L’article de Florian Gouthière rappelant l’intérêt du groupe contrôle : https://www.liberation.fr/checknews/2020/03/30/pourquoi-la-nouvelle-etude-de-didier-raoult-fait-elle-debat_1783607?utm_medium=Social&utm_source=Twitter#Echobox=1585589025 

Petit article bonus sur un TIGRE qui a attrapé le COVID-19 dans un zoo du Bronx, et explications de vétérinaires et chercheurs spécialisés : https://www.wired.com/story/tiger-coronavirus-bronx-zoo/

[1] En plus on a une anosmie et une dysgueusie respectivement chez 86 et 88% des patients, ça sera même pas dur à avaler ! https://www.lequotidiendumedecin.fr/actus-medicales/recherche-science/covid-19-une-anosmie-chez-86-des-patients-et-une-dysgueusie-chez-88-selon-une-premiere-enquete

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