Non, les sauropodes ne faisaient pas de shish-kebab

Ce 4 Février 2019 est sorti un article dans Scientific Reports, revue à haut facteur d’impact, qui nous fait part d’une super découverte : un nouveau sauropode a été décrit, et son petit nom est Bajadasaurus pronuspinax (qu’on a tous envie d’appeler Badass-saurus, je me trompe depuis hier, ne vous inquiétez pas, c’est tout à fait normal). Et autant l’enfant en moi est en train de courir dans tous les sens parce que «Hihihi nouveau dinosaure nouveau dinosaure nouv-», autant il y a des hypothèses concernant cette bestiole qui me paraissent hautement douteuses, voire clairement fausses. L’hypothèse est la suivante : Bajadasaurus utilisait ses épines comme structures de défense. Voyons ça de plus près!

À quoi que le fossile ressemble ?

A. Reconstruction de la tête et du cou. Les morceaux trouvés sont en blanc, le reste en gris est supposé d’après les individus de la même famille
B. Carte de la région où il a été trouvé
C. Carte de la carrière et de la position des fossiles avant exhumation
© Gallina et al. 2019

Découvert en Argentine, il fait partie de la famille des Dicraeosaures. Il s’agit de Sauropodes (les long-cous) aux épines neurales particulièrement longues, dont le plus célèbre est le grandiose Amargasaurus cazaui.

À gauche, illustration d‘Amargasaurus par Luis V. Rey. Au passage, on remarquera le petit paléomeme : pour une raison que j’ignore, Amargasaurus a-do-re présenter les épines de son cou de manière agressive.
À droite, un impact de la découverte d’Amargasaurus sur la culture populaire. Saviez-vous que les Pokémons Amagara et Dragmara (ce dernier en japonais :アマルルガ, Amaruruga) en avaient été inspirés ? Ces japonais, toujours à la pointe !

Les épines neurales sont ces extensions complètement folles qu’on voit le long du cou de notre Amargasaurus. Elles font partie des vertèbres, qui composent la colonne vertébrale et contenant entre autres la moelle épinière, centre nerveux de la plus haute importance. Si ça craque, c’est la paraplégie. Autant dire que ces vertèbres ont tout intérêt à faire leur travail de protection.

On a beaucoup d’hypothèses sur la fonction de ces épines neurales. Et avec cette nouvelle espèce, la question se pose à nouveau : à quoi que ça sert?

À quoi que ça sert

Au fur et à mesure du temps, plusieurs hypothèses ont été posées : s’agit-il d’un support pour une voile thermorégulatrice ? Cela donnerait un look similaire au Pokémon sus-nommé, et à la manière d’un Dimétrodon, l’animal serait donc capable de se dorer la pilule en exposant sa voile au soleil et en absorbant la chaleur, ou en se mettant dans le même sens que les rayons du soleil pour éviter au contraire la surchauffe.

D’autres ont proposé qu’il s’agissait d’une bosse, à la manière d’un chameau ou d’un buffle (Bailey, 1997). En effet, l’argument de la thermorégulation pose problème : étant objectivement des grosses bestioles, il est fort probable que les sauropodes bénéficiaient de leur taille en produisant leur propre chaleur par gigantothermie, c’est-à-dire que leur métabolisme habituel suffit à produire une chaleur telle qu’elle n’est pas dispersée dans l’air. La voile n’aurait pas suffi pour aider à disperser la chaleur, mais aurait aidé à en absorber, ce qui n’est pas vraiment le but qu’on a quand on pèse plusieurs tonnes et qu’on est déjà une centrale à charbon ambulante.

Une bosse quant à elle permettrait de stocker des réserves sous forme de graisse. Problème : c’est lourd. Est-il vraiment judicieux de stocker des kilos de plus en les faisant reposer sur -à tout hasard- la structure qui contient ta moelle épinière?

Une autre hypothèse serait qu’ils s’agissait d’extensions… pour de la parade amoureuse! Alerte sélection sexuelle : comme tout ce qui permet de la sélection au niveau de la reproduction, tout est imaginable. Le but est de montrer que vous êtes le plus beau, le plus apte, selon des critères totalement arbitraires selon votre famille : les plus belles plumes, la cabane la plus alambiquée (http://www.bbc.com/earth/story/20141119-the-barmy-courtship-of-bowerbirds ), votre capacité à faire le plus beau dessin possible dans le sable (https://youtu.be/VQr8xDk_UaY )… Bref, plein de trucs qui ne servent à rien mais peuvent être plus fous que ce que nous sommes capables d’imaginer. Y avait-il des rubans de peau colorée qui pendouillait de ces pics? Y avait-il juste des cornes chatoyantes? Une voile fine changeant de couleur avec l’afflux de sang (oui, je plagie “Sur la Terre des Dinosaures”, arrêtez-moi si vous l’osez)? Tout est possible.

Enfin la dernière hypothèse, et qui est soutenue dans cet article, est que ces pics servaient de défense. Et c’est là que le bât blesse.

L’idée serait que ces pics seraient recouverts de kératine, pour ensuite servir de défense passive : le prédateur voit un machin hérissé de pics, se dit que finalement ça vaut pas trop le coup, et part faire un tour voir s’il y a pas moins vindicatif ailleurs. Sauf que pour que le prédateur apprenne que les picous, c’est synonyme de bobos, il faut qu’il en fasse l’expérience. Sauf qu’avec la forme de la vertèbre, on a 2 solutions plausibles en cas de choc : soit le pic casse (aïe bobo le sauropode), soit la vertèbre se tort par rapport aux autres, et la moelle épinière craque (encore plus aïe bobo le sauropode). Et il y aurait carrément moyen de tester ça, avec la méthode des éléments finis (Rayfield, 2007).

Le principe, ça serait de découper la vertèbre en petites unités (virtuellement, pauvres fous), sur lesquelles on applique virtuellement une pression, et on voit quelles sont les zones qui morflent le plus pour voir si un mouvement est possible, s’il y a une partie de la structure qui aurait besoin de renfort, qu’est-ce qui craque en premier, etc…

A. Identifie le fossile que tu veux étudier
B. Scanne le/modélise le
C. Transforme le en un maillage de plein plein d’unités simples
D. Dis au logiciel ce qui a le droit de bouger ou pas, ainsi que les forces que tu appliques
E. Profit !!! Ou plutôt : représentation de ton analyse (ici stress, contrainte, et déformation)
D’après Rayfield (2007)

Mon idée serait d’utiliser cette méthode sur une version scannée de ladite vertèbre, mais concrètement y a tout le monde à mon labo qui me dit «Mais t’es folle il te faut le scan déjà, et en plus il faut un superordinateur pour faire des analyses comme ça», à quoi j’ai envie de répondre «Oui mais hold my beer», puisque je pourrais éventuellement faire un modèle Blender extrêmement simplifié de vertèbre, puis faire mouliner le programme sur mon ordi perso. Voire même je pourrais m’amuser à calculer le moment d’un objet de 10 kg (soyons raisonnable, imaginons qu’il empale un petit théropode un peu trop présomptueux) à une vitesse de 5 km/h qui percuterait le bout du pic, et calculer la force que ça renverrait au centre de la vertèbre, mais j’ai peur que ça ne me prenne trop de temps.

La conclusion est tout de même facile à inférer : physiquement, ça ne marche pas.

Et on n’a pas encore parlé de stratégie : qui dit qu’un prédateur viendrait attaquer de face? La logique voudrait cependant qu’un prédateur ne se prive pas d’attaquer par d’autres côtés. Les auteurs se basent sur la vision un peu démodée comme quoi les sauropodes se promenaient avec la tête baissée en permanence, ce qui a été suffisamment remis en question depuis (Taylor et al., 2009) : les sauropodes avaient probablement une plutôt large étendue de mouvement possible, et rien ne prouve que leur pose favorite était avec le cou tendu, tête vers le bas.

A. Posture naturelle d’un lapin
B. Posture si on (pour simplifier) encastre juste le mieux possible les vertèbres
D’après Taylor et al. (2009)

Une question qui serait bonne à se poser : mais comment des chercheurs peuvent se tromper à ce point?
Dans un premier temps, il faut savoir que se tromper, c’est normal. Les scientifiques n’ont pas la science infuse (c’est le cas de le dire!), et il est très sain de pouvoir tous se remettre en question et discuter sur nos hypothèses et interprétations.
Mais j’ai l’impression d’observer un mécanisme sous-jacent.

Un fléau affecte le paléoart depuis un bon moment. Le paléoart, c’est toute œuvre artistique qui vise à reconstituer un organisme ou environnement disparu. Il n’y a pas d’obligation que ce soit correct par rapport aux dernières découvertes scientifiques, en soi, et quiconque a été enfant a baigné (ou a vu ses camarades) dans un océan de représentations : que ce soit les livres pour enfants, les dessins animés, les films, les autocollants, nous avons été exposés à ce que des artistes ont considéré comme “dinosaure”.
Je ne m’étendrai pas sur le sujet puisque cela pourrait faire l’objet d’un article entier, mais un constat peut être fait : depuis presque toujours, les dinosaures ont été représentés comme des monstres sanguinaires. Leur but? S’entre-dévorer, s’entre-tuer, un ring permanent. Cette représentation filtre dans les documentaires produits (Jurassic Fight Club illustre cela parfaitement), et imbibe l’esprit des jeunes passionnés de sciences, créant une culture populaire qui s’imagine les dinosaures en combat permanent sur fond de jungle menacée par un volcan en éruption.
Il faut se rendre compte que les espèces disparues ne sont que cela : des animaux. Qui vivaient leur vie à une autre époque, qui dormaient, fuyaient la pluie, se blotissaient les uns contre les autres pour avoir plus chaud, qui trébuchaient, qui attendaient que le temps passe, le ventre bien rempli… Des animaux naturels en somme.
Mais si on ne crée pas une contre-culture, si on ne fournit pas une éducation qui explique que les espèces disparues sont totalement comparables aux espèces actuelles, ça donne ce genre de science.
De la science sensationnaliste, qui ne peut pas imaginer qu’un animal puisse avoir autre chose dans sa vie que le combat.


Au final, chers vulgarisateurs, chers paléoartistes, et chers n’importe-qui-qui-aime-les-dinos-ou-la-biologie, je sais qu’il est un peu tard et que l’article a déjà été vulgarisé partout dans la presse, mais s’il vous plaît, faites passer le mot : les sauropodes, Bajadasaurus le premier, ne faisaient pas de shish-kebabs avec leurs ennemis.

Par contre ils devaient être vachement funkys.

Et pourquoi pas…

Sources :

P.S. : Et je n’ai même pas parlé du fait que le fossile était peut-être déformé et que personne n’en parle dans cet article… En plus du fait qu’il est difficile de se faire une idée sur un animal aussi peu complet! Affaire à suivre!

3 thoughts on “Non, les sauropodes ne faisaient pas de shish-kebab”

  1. D., I love you, girl.
    Superbe article. Comme toujours, tu sais expliquer, argumenter et vulgariser ton sujet comme une championne!
    J’ai hâte de voir ce que tu vas faire 🙂
    P.

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    1. Oh, dearest.
      Merci à toi, tu es toujours la bienvenue à me partager tes propres pensées/écrits, il me manque ma compagne de discussions animées préférée ces derniers temps…

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  2. L’art d’accommoder les restes est une vertu ménagère!
    Cependant l’hypothèse de l’intox me plait bien. Une stratégie moins agressive, plus subtile. Point besoin que les prédateurs aient eu une expérience douloureuse avec les épines de ce dinosaure. C’est le principe du mimétisme, il suffit d’une ressemblance avec l’animal réellement dangereux pour dissuader suffisamment de prédateurs d’attaquer pour que cela vaille la peine. Même si quelques malins ou plus affamés tentent le coup et mordent au cou. Mais, plus difficile la prise à la gorge avec cette crête.
    Mais peut être s’agissait-il seulement d’un cas d’arthrose cervicale due au temps passé l’écran de leur dinophones…Les absents ayant toujours tort, on peut faire dire ce qu’on veut aux restes de ce Bajadasaurus.

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