Croco-surchauffe, Croco-maman, et théorie de l’attachement

Ce mardi 1er mai, je faisais un tour au domicile familial, et j’ai redécouvert un outil du fin fond des âges : j’ai nommé la télé.

Comme la personne fort sociable que je suis, j’ai réquisitionné l’engin dès que le zapping nous a fait tomber sur ce documentaire sur les crocodiles : Crocodiles, des parents attentionnés, sur la chaîne France 5.

Ayant évincé tout le monde du salon, j’ai pu le regarder tranquillement. Et je me dis qu’on pourrait revenir dessus ensemble. Ça te dit?

Hop, je te laisse un lien (valable jusqu’au 30 mai!) pour le regarder en même temps https://www.france.tv/documentaires/animaux-nature/481465-crocodiles-des-parents-attentionnes.html

Bien, on va d’abord faire un tri sélectif des petits commentaires de la narratrice. Tout ce qui dit que ce sont des animaux primitifs ou ayant survécu aux dinosaures, poubelle! C’est faire appel à la notion de fossile vivant, qui est… tout bonnement fausse! Je te laisse un lien de grande qualité à la fin sur le sujet.

Ce qui m’intéresse le plus dans ce doc, ce sont les comportements observés. Et plus encore, les explications données sur ces derniers. On suit une croco-maman qui tente de protéger ses œufs… et qui (SPOILER ALERT) se les fait tous piquer à la fin. Entre les varans et les babouins, ça fait une belle omelette. Dans la plupart des cas, elle se fait déconcentrer par son besoin de faire trempette ou de se mettre à l’ombre, la feignasse. On pourrait se dire : mais elle est con ou quoi? En vrai… elle a pas vraiment le choix. Les crocos n’ont pas la capacité de réguler leur température de manière interne et active. Ils sont ectothermes. Ce qui veut dire que son métabolisme est directement lié à la température de son environnement. Comme la femelle est obligée de surveiller ses œufs, elle ne peut presque plus trouver d’occasion de manger, et donc doit vivre sur ses réserves. Or, la chaleur augmente la vitesse du métabolisme. En restant exposée en permanence au soleil, elle consommera donc plus dans ses réserves, en plus de cramer littéralement. Son seul moyen de survivre est donc d’abandonner le nid régulièrement. Ici la stratégie n’a pas été très payante, et elle a perdu tous ses œufs. Peut-être trouvera-t-elle un endroit plus facile à défendre contre les voleurs la prochaine fois?

Est-ce qu’elle ressent une quelconque détresse à savoir qu’elle aura raté son occasion de s’occuper de petits? A-t-elle juste conscience qu’elle va avoir des petits? En soi, personne ne l’a mise au courant du processus : «D’abord tu ponds, ensuite tu as une masse de bébés que tu dois déterrer et emmener à l’eau, et ensuite tu les surveilles pendant plusieurs mois». Non, tout est programmé, et ces programmes ont été sélectionnés par l’évolution pour maximiser la survie et le nombre d’individus que l’individu parent réussira à faire survivre jusqu’à l’âge adulte.

Du point de vue de la croco-maman, elle a envie de pondre. Elle ne sait pas ce qui arrivera après, mais elle sait qu’elle doit protéger ses œufs. Et quand les bébés naissent, elle sait qu’elle doit s’en occuper. Ça lui plait de faire tout ça, et tout est mis en place pour qu’elle soit satisfaite de son travail.

Et vers la fin, on se rend compte du caractère en fait très simple du comportement. On observe la femelle dominante déterrer ses bébés qui viennent d’éclore, encore enfouis dans la terre, alors qu’ils l’appellent. Elle commence à les transporter vers la rivière, quand tout à coup, une autre femelle, plus jeune, s’approche du nid, et se met à les transporter aussi! La première attaque (musique dramatique), puis devant l’échec de l’intimidation, reprend sa tâche de transport de bébés. Les 2 se retrouvent donc à la fin à coopérer pour le soin aux petits, tandis que les bébés du nid de l’autre femelle sont condamnés, oubliés par leur mère. Que s’est-il passé?

Un stimulus : le cri d’appel des bébés. Celui-ci a déclenché le comportement de «Je dois déterrer et transporter des bébés» chez les 2 femelles à la fois. Les 2 ayant fait leur nid très proche l’un de l’autre, elles surveillaient les même zones, et quand l’alerte a été donnée… remettons-nous dans l’esprit des croco-mamans. «Je dois le faire! C’est ce qu’on fait quand on entend des cris de bébé!». Mais comme ce comportement a déjà été déclenché une fois, et que les 2 mères sont passées en phase de soin aux petits, ceux qui auraient dû être déterrés par l’une d’entre elles ont été totalement oubliées. Le comportement nécessite donc non seulement le stimulus, mais aussi l’environnement, externe ou interne, pour être déclenché. Une mère ne viendra déterrer des petits que si elle est dans la disposition où elle attend que des petits éclosent.
Le comportement n’est donc pas forcément lié à d’autres choses auxquelles on pourrait penser : pas d’attachement à un nid plutôt qu’un autre, pas de différenciation entre les bébés des autres et les siens… et cela peut parfois donner des bugs du comportement assez cocasse, comme certaines observations de crocodiles femelles qui se mettent à transporter des bébés tortues marines vers l’eau, alors que celles-ci figurent normalement sur le menu de nos chers archosaures!

Tout ce dont je viens de parler, à propos du comportement, relève du domaine de l’éthologie. C’est la science du comportement (animal, sinon c’est de la psychologie, même si les 2 domaines se nourrissent l’un l’autre). Historiquement, il y a eu 2 grandes écoles : le behaviorisme, et l’objectivisme. Sans rentrer dans les détails, ce sont 2 approches différentes pour étudier les comportements.

L’objectivisme va tenter de replacer le comportement dans son contexte par 4 grandes questions, les questions de Tinbergen :

  • Causalité : qu’est-ce qui déclenche le comportement?
  • Fonction : à quoi sert-il?
  • Ontogenèse : comment se met-il en place dans le développement, au cours de la croissance?
  • Évolution : comment s’est-il mis en place lors de l’évolution?

Ici, la causalité est ce qui nous intéresse. Le comportement : déterrer puis transporter des bébés du nid vers l’eau. Cause : des bébés couinent, et la croco-maman a pondu et surveille un nid depuis un moment. Une expérience intéressante serait par exemple d’enterrer un haut-parleur pas loin d’un lieu de ponte et de diffuser des cris de bébés trop tôt par rapport à la durée normale d’incubation, pour voir si elle réagit quand même et essaye de déterrer le haut-parleur. Ça permettrait de voir s’il suffit qu’elle ait pondu, et ensuite elle devient réceptive aux cris. Ou encore, on pourrait faire cela avec une femelle qui n’a pas pondu, pour voir si la ponte est nécessaire à la réceptivité. On pourrait accompagner cela de prises de sang régulières, pour voir si on peut associer un pic hormonal (ou une chute de concentration d’une hormone) à l’état de réceptivité aux cris. On aurait la première hormone de l’amour maternel chez les crocos, et ça, c’est beau.

Mais tout cela est dans le domaine de l’hypothétique, tant que les expériences n’ont pas été faites, on en saura rien (et puis embêter des croco-mamans, je ne suis pas sûre que ce soit facile).

J’ai parlé d’objectivisme, mais on peut regarder s’intéresser aux comportements de la relation parent-enfant d’une autre manière encore. Le behaviorisme est puissant, dans le sens où l’analyse laisse très peu de place a différents facteurs de venir interférer. Ce sont des expériences en laboratoire, très contrôlées, telles que celle de Pavlov (les chiens qui bavent en entendant une sonnette, associée à l’arrivée du repas), ou celles de Skinner. Elles permettent d’associer directement un stimulus à une réponse. La réponse n’est peut-être pas un comportement observé dans le milieu naturel (ex : un pigeon qui apprend à appuyer sur un bouton au bon moment pour obtenir une récompense), mais elle donne un indice sur les capacités cognitives et sur les chemins neuronaux impliqués dans la réponse.

L’expérimentation en laboratoire est donc très souvent utilisée chez les behavioristes pour déterminer ce qui est déclencheur d’un comportement. Une série d’expériences célèbre, par Harry Harlow, consistait à comprendre d’où venait l’attachement d’un bébé à sa mère, et si cet attachement ne venait que de l’apport de nourriture, ou s’il y avait quelque chose d’autre. En effet, à l’époque, une certaine croyance générale disait que le fait de toucher un enfant (le caresser, le câliner, le rassurer) interférait avec son développement, et toutes les structures sociales (orphelinats, hôpitaux…) suivait cette croyance au pied de la lettre. Bowlby, le fondateur de la théorie de l’attachement, se battit pour remettre en question cette croyance, et Harlow mit en place des expériences sur des bébés singes rhésus séparés de leurs parents. À ces bébés, il donna 2 fausses mères (qu’on peut aussi appeler caregiver, si on veut rester correct) chacun, fabriquées en bois et câbles. L’une est équipée d’un biberon, l’autre est recouverte d’un tissu doux. On laisse le bébé s’habituer à ses «parents», puis on lui colle une grosse frayeur avec un robot qui fait un son affreux et des lumières, et on note vers quel caregiver il s’est réfugié. Le résultat est que le bébé se réfugie systématiquement auprès du caregiver doux, et non celui qui lui fournit sa nourriture. Expérience horrible? Oui. Les bébés singes sont traumatisés, deviennent asociaux, et encore, je ne vous fournis pas les vidéos, c’est difficilement soutenable. Mais le résultat sociétal est qu’on s’est enfin rendu compte de l’abus qui était fait aux enfants auxquels les caregivers ne témoignent pas d’affection, et les choses ont durablement changé. L’expérience ne nécessite plus d’être refaite aujourd’hui.

Pour en revenir à nos crocos, à quel point sont-ils attachés à leur mère? C’est encore quelque chose de difficile à déterminer. On a tendance à prendre ces animaux pour des monstres débiles (ce qui… est vrai dans certains cas), mais les expériences montrent de plus en plus des capacités d’apprentissage qu’on ne leur soupçonnait pas.

Par exemple, dans ce zoo, l’animal est entraîné à rentrer dans une cage de lui-même, pour que le transport ou les soins soient plus simples : https://youtu.be/3LS7zr5BZuk

Ou encore ici où l’animal est entraîné à toucher du museau (et suivre) une boule colorée au bout d’un bâton : http://blog.whyanimalsdothething.com/post/140296204247/kdanielle92-hanging-out-at-work-and-watching-my

Il nous reste encore pas mal de pistes à explorer, ce sera cependant tout pour aujourd’hui!

Et si vous voulez en savoir plus… restez à tout prix en dehors de Wikipédia. Il y a des idéologies extrêmement divergentes en psychologie, et aucun travail de remise en ordre n’a encore été fait à ce jour. Essayez de faire vos recherches dans des manuels, ça vaudra mieux.

Merci d’avoir lu jusqu’au bout. Les règles des réseaux sociaux voudraient que j’invite à partager et commenter, mais je serais plus particulièrement intéressée par les questions que certains pourraient se poser sur le sujet, et s’il y a des sujets que vous voudriez que j’aborde dans de futurs articles 🙂

Sur ce, dites à vos êtres chers que vous les aimez, et faites leur des câlins, c’est bon pour vous 🙂

 

Les liens de qualité :

2 thoughts on “Croco-surchauffe, Croco-maman, et théorie de l’attachement”

  1. La maman des crocos, elle est bien gentilleuh…

    Est-ce qu’un croco mâle peut s’occuper d’un nid et de petits ? Est-ce qu’une maman croco s’occupe de sa nichée après qu’elle ait quitté le nid ? (est-ce que toutes les espèces de sauriens font pareil ?)
    Est-ce que tu pourras parler de céphalopoulpes et se seichephalopodes ? Juste parce que c’est si cool et que ça me ferait plaisir.

    Et de plantes, aussi.
    Mais pas forcément de behaviorisme végétal (je suis pas si sadique).

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    1. Toutes les interactions entre croco mâle et bébé dont j’ai entendu parler se sont soldées soit sur un tabassage en règle par la mère, soit sur un casse-croûte unilatéral.
      Elle s’en occupe pendant un temps limité (ici, 2 mois), et dans ce laps de temps elle va protéger les petits des prédateurs, en les ramassant dans sa gueule ou en les laissant grimper sur son dos. Elle ne les nourrit pas, ils se débrouillent en chassant des proies adaptées à leur taille (insectes beaucoup). À un moment, on a dispersion des individus.
      Si tous les sauriens font pareil… dans la grande majorité non, la tendance générale est d’abandonner les oeufs à leur sort, mais je dois ignorer des comportements spécifiques de certaines espèces !

      On parlera forcément de mes céphalopotes, il y a tant à raconter à leur sujet!

      Et niveau plante aussi, c’est prévu (2 articles en brouillon… kof kof).

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