Jus de myrtille et bal des couleurs, ou comment j’ai joué au chimiste fou dans ma cuisine

Un soir tranquille, j’avais décidé de laver une bouteille de jus de myrtille avant de la mettre au recyclage. J’ai une certaine passion pour ce fruit, et étant follement friande de tartes aux myrtilles, je m’étais dit que dépenser une fortune pour goûter ce qui aurait dû être la myrtille dans sa forme la plus pure et absolue, la quintessence de la myrtille, le nectar des dieux, valait tout à fait le coup.

Le meilleur allié du tiramisu à la myrtille

Ce ne fut pas exactement le festival de saveurs auquel mes papilles s’attendaient, et je dus le finir prestement. Avant de mettre la bouteille au recyclage, je la lavai succintement (afin de ne pas tacher mon sac poubelle), et quelle ne fut pas ma surprise quand je constatai que le résidu rose-rouge au fond de la bouteille colora la bouteille (à présent remplie d’eau) de … violet foncé.

Autant dire que mes connaissances en théorie des couleurs n’auraient pas prévu ça : un résidu rouge aurait dû donner un liquide rouge, pas violet!

Mais je me doutais de ce qui se tramait : quelque chose dans le reste de jus avait réagi avec l’eau. Encore fallait-il identifier le coupable de la réaction. Une petite recherche google m’informe que les myrtilles sont des fruits chargés en anthocyanes, une famille de pigments trouvés dans les plantes. Les végétaux ont tendance à synthétiser des pigments pour plusieurs raisons : protection contre les herbivores en rendant la feuille ou le fruit âcre, guidage des pollinisateurs vers les fleurs, protection contre les trop fortes lumières, réverbération de la lumière pour pouvoir en capter plus… c’est extrêmement divers, et pour le cas présent, je ne connais pas la fonction du pigment dans la myrtille , donc je me tairai.

Ce qui est sûr cependant, c’est que les anthocyanes sont sensibles au pH du liquide dans lequel elles se trouvent : elles changent donc de couleur en fonction du pH!

Le pH, c’est (en gros) le niveau d’acidité d’une solution (un liquide donc). Il varie de 0 (pH acide) à 14 (pH basique), et pour information, l’eau pure a un pH de 7, considéré comme neutre. Une solution est acide quand son pH est inférieur à 7, et une solution est basique quand son pH est supérieur à 7. Donc quand j’ai rempli la bouteille d’eau, j’ai créé une solution à pH 7 qui contient donc des anthocyanes de myrtille.

On sait donc qu’à pH 7, l’eau à la myrtille devient violette. Mais que se passe-t-il quand le pH est basique ou acide?? L’hypothèse est qu’on obtient des couleurs différentes.

J’ai donc rempli 2 verres à partir de cette eau à la myrtille, et en avant les expériences!

Pour commencer, j’ai attrapé le premier liquide acide que j’avais dans mon frigo : le jus de citron! Et excitée comme une puce j’en verse dans le premier verre : gagné! La solution passe de violet à rose. Sachant que c’était la couleur du jus avant que je n’y ajoute une grande quantité d’eau, on peut en déduire que le jus était acide au départ (ce qui était précisément le goût qui m’avait déçue au départ, je savais que ce n’était pas moi qui n’aimait pas les myrtilles mais leur jus qui est trop acide à mon palais!).

Je me suis mise ensuite en quête d’un liquide basique (qui ne soit pas dangereux) : le savon de Marseille! J’ai donc ajouté de l’eau savonneuse à l’eau à la myrtille : la solution est passée du violet au bleu-vert.

En haut : les verres d’eau à la myrtille
Au milieu : ajout de jus de citron dans le verre de gauche, l’acidité le rend rose!
En bas : ajout de savon dans le verre de droite, la basicité le rend bleu-vert!

On sait donc maintenant que les anthocyanes contenues dans les myrtilles sont capables de changer de couleur, passant du rose au bleu selon le pH de la solution!

Expérience à faire avec vos enfants, ou en tant que grand enfant, en tous cas ce fut très drôle à concevoir!

Merci à ma moitié d’être aussi folle que moi et de s’amuser à faire de la chimie à des heures indues.

Non, les sauropodes ne faisaient pas de shish-kebab

Ce 4 Février 2019 est sorti un article dans Scientific Reports, revue à haut facteur d’impact, qui nous fait part d’une super découverte : un nouveau sauropode a été décrit, et son petit nom est Bajadasaurus pronuspinax (qu’on a tous envie d’appeler Badass-saurus, je me trompe depuis hier, ne vous inquiétez pas, c’est tout à fait normal). Et autant l’enfant en moi est en train de courir dans tous les sens parce que «Hihihi nouveau dinosaure nouveau dinosaure nouv-», autant il y a des hypothèses concernant cette bestiole qui me paraissent hautement douteuses, voire clairement fausses. L’hypothèse est la suivante : Bajadasaurus utilisait ses épines comme structures de défense. Voyons ça de plus près!

À quoi que le fossile ressemble ?

A. Reconstruction de la tête et du cou. Les morceaux trouvés sont en blanc, le reste en gris est supposé d’après les individus de la même famille
B. Carte de la région où il a été trouvé
C. Carte de la carrière et de la position des fossiles avant exhumation
© Gallina et al. 2019

Découvert en Argentine, il fait partie de la famille des Dicraeosaures. Il s’agit de Sauropodes (les long-cous) aux épines neurales particulièrement longues, dont le plus célèbre est le grandiose Amargasaurus cazaui.

À gauche, illustration d‘Amargasaurus par Luis V. Rey. Au passage, on remarquera le petit paléomeme : pour une raison que j’ignore, Amargasaurus a-do-re présenter les épines de son cou de manière agressive.
À droite, un impact de la découverte d’Amargasaurus sur la culture populaire. Saviez-vous que les Pokémons Amagara et Dragmara (ce dernier en japonais :アマルルガ, Amaruruga) en avaient été inspirés ? Ces japonais, toujours à la pointe !

Les épines neurales sont ces extensions complètement folles qu’on voit le long du cou de notre Amargasaurus. Elles font partie des vertèbres, qui composent la colonne vertébrale et contenant entre autres la moelle épinière, centre nerveux de la plus haute importance. Si ça craque, c’est la paraplégie. Autant dire que ces vertèbres ont tout intérêt à faire leur travail de protection.

On a beaucoup d’hypothèses sur la fonction de ces épines neurales. Et avec cette nouvelle espèce, la question se pose à nouveau : à quoi que ça sert?

À quoi que ça sert

Au fur et à mesure du temps, plusieurs hypothèses ont été posées : s’agit-il d’un support pour une voile thermorégulatrice ? Cela donnerait un look similaire au Pokémon sus-nommé, et à la manière d’un Dimétrodon, l’animal serait donc capable de se dorer la pilule en exposant sa voile au soleil et en absorbant la chaleur, ou en se mettant dans le même sens que les rayons du soleil pour éviter au contraire la surchauffe.

D’autres ont proposé qu’il s’agissait d’une bosse, à la manière d’un chameau ou d’un buffle (Bailey, 1997). En effet, l’argument de la thermorégulation pose problème : étant objectivement des grosses bestioles, il est fort probable que les sauropodes bénéficiaient de leur taille en produisant leur propre chaleur par gigantothermie, c’est-à-dire que leur métabolisme habituel suffit à produire une chaleur telle qu’elle n’est pas dispersée dans l’air. La voile n’aurait pas suffi pour aider à disperser la chaleur, mais aurait aidé à en absorber, ce qui n’est pas vraiment le but qu’on a quand on pèse plusieurs tonnes et qu’on est déjà une centrale à charbon ambulante.

Une bosse quant à elle permettrait de stocker des réserves sous forme de graisse. Problème : c’est lourd. Est-il vraiment judicieux de stocker des kilos de plus en les faisant reposer sur -à tout hasard- la structure qui contient ta moelle épinière?

Une autre hypothèse serait qu’ils s’agissait d’extensions… pour de la parade amoureuse! Alerte sélection sexuelle : comme tout ce qui permet de la sélection au niveau de la reproduction, tout est imaginable. Le but est de montrer que vous êtes le plus beau, le plus apte, selon des critères totalement arbitraires selon votre famille : les plus belles plumes, la cabane la plus alambiquée (http://www.bbc.com/earth/story/20141119-the-barmy-courtship-of-bowerbirds ), votre capacité à faire le plus beau dessin possible dans le sable (https://youtu.be/VQr8xDk_UaY )… Bref, plein de trucs qui ne servent à rien mais peuvent être plus fous que ce que nous sommes capables d’imaginer. Y avait-il des rubans de peau colorée qui pendouillait de ces pics? Y avait-il juste des cornes chatoyantes? Une voile fine changeant de couleur avec l’afflux de sang (oui, je plagie “Sur la Terre des Dinosaures”, arrêtez-moi si vous l’osez)? Tout est possible.

Enfin la dernière hypothèse, et qui est soutenue dans cet article, est que ces pics servaient de défense. Et c’est là que le bât blesse.

L’idée serait que ces pics seraient recouverts de kératine, pour ensuite servir de défense passive : le prédateur voit un machin hérissé de pics, se dit que finalement ça vaut pas trop le coup, et part faire un tour voir s’il y a pas moins vindicatif ailleurs. Sauf que pour que le prédateur apprenne que les picous, c’est synonyme de bobos, il faut qu’il en fasse l’expérience. Sauf qu’avec la forme de la vertèbre, on a 2 solutions plausibles en cas de choc : soit le pic casse (aïe bobo le sauropode), soit la vertèbre se tort par rapport aux autres, et la moelle épinière craque (encore plus aïe bobo le sauropode). Et il y aurait carrément moyen de tester ça, avec la méthode des éléments finis (Rayfield, 2007).

Le principe, ça serait de découper la vertèbre en petites unités (virtuellement, pauvres fous), sur lesquelles on applique virtuellement une pression, et on voit quelles sont les zones qui morflent le plus pour voir si un mouvement est possible, s’il y a une partie de la structure qui aurait besoin de renfort, qu’est-ce qui craque en premier, etc…

A. Identifie le fossile que tu veux étudier
B. Scanne le/modélise le
C. Transforme le en un maillage de plein plein d’unités simples
D. Dis au logiciel ce qui a le droit de bouger ou pas, ainsi que les forces que tu appliques
E. Profit !!! Ou plutôt : représentation de ton analyse (ici stress, contrainte, et déformation)
D’après Rayfield (2007)

Mon idée serait d’utiliser cette méthode sur une version scannée de ladite vertèbre, mais concrètement y a tout le monde à mon labo qui me dit «Mais t’es folle il te faut le scan déjà, et en plus il faut un superordinateur pour faire des analyses comme ça», à quoi j’ai envie de répondre «Oui mais hold my beer», puisque je pourrais éventuellement faire un modèle Blender extrêmement simplifié de vertèbre, puis faire mouliner le programme sur mon ordi perso. Voire même je pourrais m’amuser à calculer le moment d’un objet de 10 kg (soyons raisonnable, imaginons qu’il empale un petit théropode un peu trop présomptueux) à une vitesse de 5 km/h qui percuterait le bout du pic, et calculer la force que ça renverrait au centre de la vertèbre, mais j’ai peur que ça ne me prenne trop de temps.

La conclusion est tout de même facile à inférer : physiquement, ça ne marche pas.

Et on n’a pas encore parlé de stratégie : qui dit qu’un prédateur viendrait attaquer de face? La logique voudrait cependant qu’un prédateur ne se prive pas d’attaquer par d’autres côtés. Les auteurs se basent sur la vision un peu démodée comme quoi les sauropodes se promenaient avec la tête baissée en permanence, ce qui a été suffisamment remis en question depuis (Taylor et al., 2009) : les sauropodes avaient probablement une plutôt large étendue de mouvement possible, et rien ne prouve que leur pose favorite était avec le cou tendu, tête vers le bas.

A. Posture naturelle d’un lapin
B. Posture si on (pour simplifier) encastre juste le mieux possible les vertèbres
D’après Taylor et al. (2009)

Une question qui serait bonne à se poser : mais comment des chercheurs peuvent se tromper à ce point?
Dans un premier temps, il faut savoir que se tromper, c’est normal. Les scientifiques n’ont pas la science infuse (c’est le cas de le dire!), et il est très sain de pouvoir tous se remettre en question et discuter sur nos hypothèses et interprétations.
Mais j’ai l’impression d’observer un mécanisme sous-jacent.

Un fléau affecte le paléoart depuis un bon moment. Le paléoart, c’est toute œuvre artistique qui vise à reconstituer un organisme ou environnement disparu. Il n’y a pas d’obligation que ce soit correct par rapport aux dernières découvertes scientifiques, en soi, et quiconque a été enfant a baigné (ou a vu ses camarades) dans un océan de représentations : que ce soit les livres pour enfants, les dessins animés, les films, les autocollants, nous avons été exposés à ce que des artistes ont considéré comme “dinosaure”.
Je ne m’étendrai pas sur le sujet puisque cela pourrait faire l’objet d’un article entier, mais un constat peut être fait : depuis presque toujours, les dinosaures ont été représentés comme des monstres sanguinaires. Leur but? S’entre-dévorer, s’entre-tuer, un ring permanent. Cette représentation filtre dans les documentaires produits (Jurassic Fight Club illustre cela parfaitement), et imbibe l’esprit des jeunes passionnés de sciences, créant une culture populaire qui s’imagine les dinosaures en combat permanent sur fond de jungle menacée par un volcan en éruption.
Il faut se rendre compte que les espèces disparues ne sont que cela : des animaux. Qui vivaient leur vie à une autre époque, qui dormaient, fuyaient la pluie, se blotissaient les uns contre les autres pour avoir plus chaud, qui trébuchaient, qui attendaient que le temps passe, le ventre bien rempli… Des animaux naturels en somme.
Mais si on ne crée pas une contre-culture, si on ne fournit pas une éducation qui explique que les espèces disparues sont totalement comparables aux espèces actuelles, ça donne ce genre de science.
De la science sensationnaliste, qui ne peut pas imaginer qu’un animal puisse avoir autre chose dans sa vie que le combat.


Au final, chers vulgarisateurs, chers paléoartistes, et chers n’importe-qui-qui-aime-les-dinos-ou-la-biologie, je sais qu’il est un peu tard et que l’article a déjà été vulgarisé partout dans la presse, mais s’il vous plaît, faites passer le mot : les sauropodes, Bajadasaurus le premier, ne faisaient pas de shish-kebabs avec leurs ennemis.

Par contre ils devaient être vachement funkys.

Et pourquoi pas…

Sources :

P.S. : Et je n’ai même pas parlé du fait que le fossile était peut-être déformé et que personne n’en parle dans cet article… En plus du fait qu’il est difficile de se faire une idée sur un animal aussi peu complet! Affaire à suivre!

Croco-surchauffe, Croco-maman, et théorie de l’attachement

Ce mardi 1er mai, je faisais un tour au domicile familial, et j’ai redécouvert un outil du fin fond des âges : j’ai nommé la télé.

Comme la personne fort sociable que je suis, j’ai réquisitionné l’engin dès que le zapping nous a fait tomber sur ce documentaire sur les crocodiles : Crocodiles, des parents attentionnés, sur la chaîne France 5.

Ayant évincé tout le monde du salon, j’ai pu le regarder tranquillement. Et je me dis qu’on pourrait revenir dessus ensemble. Ça te dit?

Hop, je te laisse un lien (valable jusqu’au 30 mai!) pour le regarder en même temps https://www.france.tv/documentaires/animaux-nature/481465-crocodiles-des-parents-attentionnes.html

Bien, on va d’abord faire un tri sélectif des petits commentaires de la narratrice. Tout ce qui dit que ce sont des animaux primitifs ou ayant survécu aux dinosaures, poubelle! C’est faire appel à la notion de fossile vivant, qui est… tout bonnement fausse! Je te laisse un lien de grande qualité à la fin sur le sujet.

Ce qui m’intéresse le plus dans ce doc, ce sont les comportements observés. Et plus encore, les explications données sur ces derniers. On suit une croco-maman qui tente de protéger ses œufs… et qui (SPOILER ALERT) se les fait tous piquer à la fin. Entre les varans et les babouins, ça fait une belle omelette. Dans la plupart des cas, elle se fait déconcentrer par son besoin de faire trempette ou de se mettre à l’ombre, la feignasse. On pourrait se dire : mais elle est con ou quoi? En vrai… elle a pas vraiment le choix. Les crocos n’ont pas la capacité de réguler leur température de manière interne et active. Ils sont ectothermes. Ce qui veut dire que son métabolisme est directement lié à la température de son environnement. Comme la femelle est obligée de surveiller ses œufs, elle ne peut presque plus trouver d’occasion de manger, et donc doit vivre sur ses réserves. Or, la chaleur augmente la vitesse du métabolisme. En restant exposée en permanence au soleil, elle consommera donc plus dans ses réserves, en plus de cramer littéralement. Son seul moyen de survivre est donc d’abandonner le nid régulièrement. Ici la stratégie n’a pas été très payante, et elle a perdu tous ses œufs. Peut-être trouvera-t-elle un endroit plus facile à défendre contre les voleurs la prochaine fois?

Est-ce qu’elle ressent une quelconque détresse à savoir qu’elle aura raté son occasion de s’occuper de petits? A-t-elle juste conscience qu’elle va avoir des petits? En soi, personne ne l’a mise au courant du processus : «D’abord tu ponds, ensuite tu as une masse de bébés que tu dois déterrer et emmener à l’eau, et ensuite tu les surveilles pendant plusieurs mois». Non, tout est programmé, et ces programmes ont été sélectionnés par l’évolution pour maximiser la survie et le nombre d’individus que l’individu parent réussira à faire survivre jusqu’à l’âge adulte.

Du point de vue de la croco-maman, elle a envie de pondre. Elle ne sait pas ce qui arrivera après, mais elle sait qu’elle doit protéger ses œufs. Et quand les bébés naissent, elle sait qu’elle doit s’en occuper. Ça lui plait de faire tout ça, et tout est mis en place pour qu’elle soit satisfaite de son travail.

Et vers la fin, on se rend compte du caractère en fait très simple du comportement. On observe la femelle dominante déterrer ses bébés qui viennent d’éclore, encore enfouis dans la terre, alors qu’ils l’appellent. Elle commence à les transporter vers la rivière, quand tout à coup, une autre femelle, plus jeune, s’approche du nid, et se met à les transporter aussi! La première attaque (musique dramatique), puis devant l’échec de l’intimidation, reprend sa tâche de transport de bébés. Les 2 se retrouvent donc à la fin à coopérer pour le soin aux petits, tandis que les bébés du nid de l’autre femelle sont condamnés, oubliés par leur mère. Que s’est-il passé?

Un stimulus : le cri d’appel des bébés. Celui-ci a déclenché le comportement de «Je dois déterrer et transporter des bébés» chez les 2 femelles à la fois. Les 2 ayant fait leur nid très proche l’un de l’autre, elles surveillaient les même zones, et quand l’alerte a été donnée… remettons-nous dans l’esprit des croco-mamans. «Je dois le faire! C’est ce qu’on fait quand on entend des cris de bébé!». Mais comme ce comportement a déjà été déclenché une fois, et que les 2 mères sont passées en phase de soin aux petits, ceux qui auraient dû être déterrés par l’une d’entre elles ont été totalement oubliées. Le comportement nécessite donc non seulement le stimulus, mais aussi l’environnement, externe ou interne, pour être déclenché. Une mère ne viendra déterrer des petits que si elle est dans la disposition où elle attend que des petits éclosent.
Le comportement n’est donc pas forcément lié à d’autres choses auxquelles on pourrait penser : pas d’attachement à un nid plutôt qu’un autre, pas de différenciation entre les bébés des autres et les siens… et cela peut parfois donner des bugs du comportement assez cocasse, comme certaines observations de crocodiles femelles qui se mettent à transporter des bébés tortues marines vers l’eau, alors que celles-ci figurent normalement sur le menu de nos chers archosaures!

Tout ce dont je viens de parler, à propos du comportement, relève du domaine de l’éthologie. C’est la science du comportement (animal, sinon c’est de la psychologie, même si les 2 domaines se nourrissent l’un l’autre). Historiquement, il y a eu 2 grandes écoles : le behaviorisme, et l’objectivisme. Sans rentrer dans les détails, ce sont 2 approches différentes pour étudier les comportements.

L’objectivisme va tenter de replacer le comportement dans son contexte par 4 grandes questions, les questions de Tinbergen :

  • Causalité : qu’est-ce qui déclenche le comportement?
  • Fonction : à quoi sert-il?
  • Ontogenèse : comment se met-il en place dans le développement, au cours de la croissance?
  • Évolution : comment s’est-il mis en place lors de l’évolution?

Ici, la causalité est ce qui nous intéresse. Le comportement : déterrer puis transporter des bébés du nid vers l’eau. Cause : des bébés couinent, et la croco-maman a pondu et surveille un nid depuis un moment. Une expérience intéressante serait par exemple d’enterrer un haut-parleur pas loin d’un lieu de ponte et de diffuser des cris de bébés trop tôt par rapport à la durée normale d’incubation, pour voir si elle réagit quand même et essaye de déterrer le haut-parleur. Ça permettrait de voir s’il suffit qu’elle ait pondu, et ensuite elle devient réceptive aux cris. Ou encore, on pourrait faire cela avec une femelle qui n’a pas pondu, pour voir si la ponte est nécessaire à la réceptivité. On pourrait accompagner cela de prises de sang régulières, pour voir si on peut associer un pic hormonal (ou une chute de concentration d’une hormone) à l’état de réceptivité aux cris. On aurait la première hormone de l’amour maternel chez les crocos, et ça, c’est beau.

Mais tout cela est dans le domaine de l’hypothétique, tant que les expériences n’ont pas été faites, on en saura rien (et puis embêter des croco-mamans, je ne suis pas sûre que ce soit facile).

J’ai parlé d’objectivisme, mais on peut regarder s’intéresser aux comportements de la relation parent-enfant d’une autre manière encore. Le behaviorisme est puissant, dans le sens où l’analyse laisse très peu de place a différents facteurs de venir interférer. Ce sont des expériences en laboratoire, très contrôlées, telles que celle de Pavlov (les chiens qui bavent en entendant une sonnette, associée à l’arrivée du repas), ou celles de Skinner. Elles permettent d’associer directement un stimulus à une réponse. La réponse n’est peut-être pas un comportement observé dans le milieu naturel (ex : un pigeon qui apprend à appuyer sur un bouton au bon moment pour obtenir une récompense), mais elle donne un indice sur les capacités cognitives et sur les chemins neuronaux impliqués dans la réponse.

L’expérimentation en laboratoire est donc très souvent utilisée chez les behavioristes pour déterminer ce qui est déclencheur d’un comportement. Une série d’expériences célèbre, par Harry Harlow, consistait à comprendre d’où venait l’attachement d’un bébé à sa mère, et si cet attachement ne venait que de l’apport de nourriture, ou s’il y avait quelque chose d’autre. En effet, à l’époque, une certaine croyance générale disait que le fait de toucher un enfant (le caresser, le câliner, le rassurer) interférait avec son développement, et toutes les structures sociales (orphelinats, hôpitaux…) suivait cette croyance au pied de la lettre. Bowlby, le fondateur de la théorie de l’attachement, se battit pour remettre en question cette croyance, et Harlow mit en place des expériences sur des bébés singes rhésus séparés de leurs parents. À ces bébés, il donna 2 fausses mères (qu’on peut aussi appeler caregiver, si on veut rester correct) chacun, fabriquées en bois et câbles. L’une est équipée d’un biberon, l’autre est recouverte d’un tissu doux. On laisse le bébé s’habituer à ses «parents», puis on lui colle une grosse frayeur avec un robot qui fait un son affreux et des lumières, et on note vers quel caregiver il s’est réfugié. Le résultat est que le bébé se réfugie systématiquement auprès du caregiver doux, et non celui qui lui fournit sa nourriture. Expérience horrible? Oui. Les bébés singes sont traumatisés, deviennent asociaux, et encore, je ne vous fournis pas les vidéos, c’est difficilement soutenable. Mais le résultat sociétal est qu’on s’est enfin rendu compte de l’abus qui était fait aux enfants auxquels les caregivers ne témoignent pas d’affection, et les choses ont durablement changé. L’expérience ne nécessite plus d’être refaite aujourd’hui.

Pour en revenir à nos crocos, à quel point sont-ils attachés à leur mère? C’est encore quelque chose de difficile à déterminer. On a tendance à prendre ces animaux pour des monstres débiles (ce qui… est vrai dans certains cas), mais les expériences montrent de plus en plus des capacités d’apprentissage qu’on ne leur soupçonnait pas.

Par exemple, dans ce zoo, l’animal est entraîné à rentrer dans une cage de lui-même, pour que le transport ou les soins soient plus simples : https://youtu.be/3LS7zr5BZuk

Ou encore ici où l’animal est entraîné à toucher du museau (et suivre) une boule colorée au bout d’un bâton : http://blog.whyanimalsdothething.com/post/140296204247/kdanielle92-hanging-out-at-work-and-watching-my

Il nous reste encore pas mal de pistes à explorer, ce sera cependant tout pour aujourd’hui!

Et si vous voulez en savoir plus… restez à tout prix en dehors de Wikipédia. Il y a des idéologies extrêmement divergentes en psychologie, et aucun travail de remise en ordre n’a encore été fait à ce jour. Essayez de faire vos recherches dans des manuels, ça vaudra mieux.

Merci d’avoir lu jusqu’au bout. Les règles des réseaux sociaux voudraient que j’invite à partager et commenter, mais je serais plus particulièrement intéressée par les questions que certains pourraient se poser sur le sujet, et s’il y a des sujets que vous voudriez que j’aborde dans de futurs articles 🙂

Sur ce, dites à vos êtres chers que vous les aimez, et faites leur des câlins, c’est bon pour vous 🙂

 

Les liens de qualité :

Inauguration du blog

Roulement de tambours… la mare est en ligne!

Bienvenue dans la mare! N’hésitez pas, faites vous une place entre les roseaux, attention à ce triton, mettez-le plutôt sur vos genoux et mouillez-vous un peu les mains, nous allons parler d’évolution, de paléontologie, et de bestioles en tout genre.

Le nom est trompeur : ce blog aura pour but de parler de n’importe quel sujet un tant soit peu scientifique qui me vienne à l’esprit. La réalité des faits est que les sujets auront plus tendance à porter sur les bestioles dotées de 4 membres et un cou pour dire OUI! Les digressions botaniques cependant auront bien lieu, ainsi que entomologiques ou encore bactériennes!

Je vous souhaite un bon séjour dans la mare, et espère que vous apprécierez barboter à nos côtés.